L'après-midi vient à peine de commencer, mais Kampala bourdonne déjà de bruit. En cette saison des pluies, il faut se frayer un chemin à bord d'un boda-boda (moto-taxi ougandais) pour rejoindre la rue Nasser, déjà bondée. Ici, deux hommes déchargent un camion rempli de bouteilles de soda américain. Là, un garde somnole, allongé sur une moto, un fusil chargé entre les jambes. En face de lui, le visage de Yoweri Museveni, protégé par son chapeau blanc omniprésent, sourit d'un air amusé aux passants. Le président ougandais n'a pas quitté le confort de son palais présidentiel à Entebbe. Mais son visage est partout, encadré sur les murs des magasins comme une icône religieuse, aux côtés de portraits du défunt pape François, de la Trinité et de Paul Ssemogerere, archevêque de Kampala. Un peu plus loin, un mur dévoile une affiche déchirée de Bobi Wine, leader de l'opposition ougandaise, également surnommé « le président du peuple » par ses partisans. Cette diversité politique s'affiche ostensiblement dans cette rue, connue pour être le centre névralgique des imprimeurs du pays et le théâtre des dernières manifestations anti-corruption réclamant le départ de personnalités politiques du Parlement.
En réalité, Nasser Road, ou « ku-Nassa » comme on l'appelle en luganda, n'est pas seulement le centre de l'industrie de l'imprimerie ougandaise ; c'est la véritable plaque tournante de l'Afrique de l'Est pour l'impression offset. C'est un écosystème complet où tous les secteurs professionnels, de la mise en page à la reliure, sont représentés. Les imprimeurs crachent du papier toute la journée, et les produits finis sont exportés bien au-delà des frontières du pays, inondant des marchés aussi lointains que la République démocratique du Congo (RDC) et le Soudan du Sud.
La cour des miracles des imprimeurs
Partout, les mêmes slogans : « Impression UV », « Impression grand format », « Graveurs ». En passant devant les boutiques, l'odeur de l'encre se mêle à l'humidité de la rue. Perchée en hauteur sur un immeuble, l'inscription « Printer's Miracle Center », en immenses lettres majuscules rouge vif, vous rappelle que vous êtes sur Nasser Road et que, dans ce paradis de l'imprimerie, tout est possible pour quelques dollars ou shillings ougandais. Des affiches de musiciens locaux aux enseignes de garages, des bulletins scolaires aux faux diplômes de l'université Makerere, la plus grande du pays, des faux visas aux faux passeports, des faux formulaires fiscaux à la fausse monnaie, il suffit de demander, de passer commande, et vous serez servi. Cette réputation a valu à la rue son surnom de « Silicon Valley ougandaise ».
Les graphistes locaux le confirment : « Nous réalisons tout ce que vous voulez. » « Mais si vous cherchez les fameuses affiches politiques, la rue a été nettoyée depuis les descentes de police », chuchote une vendeuse. « Vous ne les trouverez plus qu'à l'intérieur des bâtiments, à l'abri des regards, alors qu'avant, nous les vendions dans la rue. »
Cette méfiance n'a rien de nouveau. Le régime de Museveni est bien conscient du potentiel de ces affiches pour diffuser des messages politiques. À plusieurs reprises, notamment pendant les périodes de troubles politiques — ainsi que lors de la dernière élection présidentielle de 2026, dénoncée comme jouée d'avance par les observateurs internationaux et l'opposition et qui a vu Museveni s'imposer largement —, les services de sécurité ont mené des descentes ciblées sur Nasser Road, confisquant tout le stock d'affiches jugées comme du matériel « d'opposition ».
Également connues sous le nom d'« Ebifananyi » — le mot Ebifananyi est dérivé du verbe Kufanana, qui signifie « ressembler à » et désigne en luganda aussi bien les photographies que les dessins et les peintures —, elles prennent parfois la forme d'affiches-calendriers. Dans un ouvrage fascinant publié en 2023, « Nasser Road / Political Posters in Uganda », le chercheur belge Kristof Titeca les décrit comme « un mélange d'images copiées sur Internet et de couleurs criardes, représentant des figures hollywoodiennes telles que RoboCop ou Rambo, mais dont les visages ont été remplacés par ceux de personnalités politiques nationales et internationales ».
Selon Titeca, ces Ebifananyi sont « à la fois tragiques et humoristiques ». Visuellement, elles s'inscrivent dans un processus que le chercheur qualifie de « mimésis » ou d'appropriation locale. Les graphistes téléchargent, copient, modifient, assemblent et se réapproprient des images de personnalités mondiales. Ce faisant, ils développent une sorte d'esthétique commune ; les affiches elles-mêmes sont copiées, partagées, modifiées et recopiées à l'infini.
Les entrailles de Nasser Road
Pour les acheter, il faut s'aventurer au plus profond de Nasser Road. Dans le sous-sol d'un immeuble, près d'une cuisine où les vapeurs de la nourriture destinée aux ouvriers emplissent l'air d'une odeur de graisse cuite, Ben huile une imprimante Heidelberg bien plus vieille que lui. « Non, je n'imprime pas ces affiches, ma machine n'est pas assez puissante pour des couleurs aussi vives », explique-t-il. Pourtant, le jeune homme les connaît bien. « Il y en a une intéressante qui se vend bien en ce moment. Poutine et Zelensky sont déguisés en hommes armés, on dirait une scène de film », plaisante-t-il. « Je pense que les gens les veulent autant pour le côté ludique que pour l'aspect politique. Je vais en acheter une et l'accrocher chez moi, sur la porte de ma chambre. »
Derrière lui, le cliquetis de la presse en acier continue. Au milieu du brouhaha, Ben crie : « Monte d'un étage, il y a un magasin qui en vend ! » Le fameux magasin est une pièce exiguë, éclairée par une lumière extrêmement vive. Elle regorge de ces calendriers-affiches. Caché entre deux piles d'affiches, leur propriétaire, Mohammed Wamanga, un Ougandais d'un bon demi-siècle, émerge de sous les néons. Il explique, d'un air méfiant, que ces affiches ne sont pas vendues pour des raisons politiques, mais plutôt parce que « c'est une bonne affaire ».
Même après l'élection présidentielle, tenue le 12 janvier 2026, mieux vaut ne pas se montrer trop critique envers le pouvoir en place. Le système de répression de la dynastie Museveni est déjà en place, et le régime avait annoncé le recrutement de 100 000 agents spéciaux pour une durée de trois mois afin d'assurer le bon déroulement de la campagne électorale et du scrutin, alors que les élections de 2021, marquées par une militarisation sans précédent et la mort d'au moins 50 personnes, restent encore fraîches dans tous les esprits. Cependant, Mohammed Wamanga reconnaît que « ce sont parfois les partisans ou les admirateurs de certains hommes politiques qui commandent ces affiches pour manifester leur soutien, ou pour se moquer de ceux qu'ils considèrent comme des adversaires ».
Personnalités politiques nationales
Derrière lui, deux affiches sont empilées sur d'énormes piles. L'une représente le président sortant, Yoweri Museveni, âgé de 81 ans, non pas en tenue présidentielle, mais en combattant de la libération ougandaise, avec un mélange de références à la culture pop et à la politique qui font autant allusion à Rambo qu'à l'histoire politique réelle du pays. À l'instar du président camerounais Paul Biya, Museveni est l'un des derniers « crocodiles » d'Afrique. Au pouvoir depuis 1986, il a été réélu pour un nouveau mandat, son septième et certainement son dernier. Cet ancien rebelle, qui a chassé du pouvoir Idi Amin Dada et Milton Obote, est reconnu pour avoir stabilisé l'Ouganda, favorisé la croissance économique et lutté contre le sida. Mais ses détracteurs et de nombreux défenseurs des droits de l'homme dénoncent la répression des opposants politiques, les violations des droits de l'homme et les scandales de corruption.
Après son accession au pouvoir il y a plus de 39 ans, Yoweri Museveni avait déclaré que le problème de l'Afrique n'était pas sa population, mais « les dirigeants qui veulent rester au pouvoir trop longtemps ». Pourtant, le vieux crocodile et son gouvernement ont modifié la Constitution à deux reprises pour supprimer les limites d'âge et de mandats, permettant ainsi au quatrième dirigeant africain ayant exercé le plus longtemps de rester au pouvoir.
À ses côtés sur l'affiche figure son fils — et favori pour lui succéder —, le général Muhoozi Kainerugaba, chef de l'armée ougandaise, lui aussi vêtu d'un treillis militaire et accompagné d'images d'une mitrailleuse, d'un hélicoptère de combat et des slogans « Pour la paix » et « Le combattant de la liberté ». Il y a là une certaine ironie quand on pense aux frasques de ce militaire charismatique qui, sur X (anciennement Twitter), a menacé d'envahir le Kenya avec l'armée ougandaise et a publié une photo d'Eddie Mutwe, un garde du corps de l'opposition, « dans ma cave » dans un état pitoyable.
L'autre affiche politique, à côté de celle de Mohammed Wamanga, représente Bobi Wine — un chanteur devenu le principal adversaire du président Museveni — depuis son nom d'origine, Robert Ssentamu Kyagulanyi, jusqu'à son ascension en tant que « président du peuple ». On le voit nourrir les sans-abri et militer contre la corruption qui ronge le pays lors des manifestations organisées par son mouvement d'opposition, la Plateforme d'unité nationale. « Une ancienne affiche le représentait en Superman », plaisante le vendeur. Une autre affiche le montre, une arme à la main, dans une posture de combat, prêt à affronter le régime actuel. Cette affiche est également un véritable manifeste politique. Elle dénonce la « taxe sur les réseaux sociaux », une mesure controversée perçue comme une tentative de museler l'opposition en ligne. Autour de l'image centrale, des vignettes le montrent en action, coiffé du béret rouge de son mouvement, avec les slogans « Mon peuple, ma force » et « Je me bats pour vous ».
Le leader de l'opposition — désormais exilé après avoir été littéralement pris en chasse par l'armée ougandaise et les hommes de main du fils du président, qui en a fait une affaire personnelle —, qui était d'abord un « musicien soldat du ghetto », comme le souligne le vendeur, avant de devenir le cauchemar du président Museveni, adopte également des codes militaires sur certaines affiches, et même dans la vie réelle. Mais si l'esthétique de Bobi Wine est militarisée, c'est, selon l'analyse de Titeca, dans le but d'« attaquer le système politique » en place.
Dans son ouvrage, Kristof Titeca explique que ces affiches s'inscrivent dans « une structure que beaucoup perçoivent comme oppressive, où des héros d'action en tenue de combat sont présentés comme prêts à s'attaquer à ces structures de pouvoir oppressives ». Le chercheur belge décrit également cela comme « l'homme ordinaire luttant contre les pouvoirs en place » ou « des super-héros s'engageant dans les luttes politiques locales ». Le thème principal, insiste Kristof Titeca, est « la lutte de l'homme ordinaire contre les pouvoirs en place ».
Cette mentalité imprègne les rues. L'auteur Yusuf Serunkuma analyse la culture de la contrefaçon de Nasser Road comme « la revanche de l'homme de la rue ». Les gens, explique-t-il, se vengent des « structures népotistes de l'État qui ne leur laissent d'autre choix que de trouver des moyens de survivre ». Les affiches, avec leur utilisation d'images non créditées et sans source téléchargées sur Internet, reflètent cette même logique d'appropriation numérique.
Des personnalités critiquées à l'échelle internationale
C'est également dans ce sens qu'il faut comprendre Ebifananyi, qui accorde une place de choix à des personnalités internationales pour le moins controversées, voire unanimement décrites par l'Occident comme les grands méchants de l'histoire, parmi lesquelles : l'ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi ; l'ancien chef du groupe terroriste Al-Qaïda, Oussama ben Laden ; et l'ancien président irakien Saddam Hussein. Ces trois hommes sont réunis sur une même affiche intitulée « La mort n'épargne personne ». Recourant abondamment à des photomontages — mettant en scène des armes, des lingots d'or, des images des attentats terroristes du 11 septembre 2001, des chars, la pendaison de Saddam Hussein et l'assassinat d'Oussama ben Laden —, cette affiche est autant informative que kitsch dans sa représentation de ces hommes. Mais elle ne s'arrête pas aux morts ; elle désigne une cible future. Au centre, sous la question « Qui sera le prochain… ? », figure Bachar Al-Assad, accompagné de la mention « Crise syrienne ».
Si leur principale caractéristique commune est d'avoir été assassinés — à l'exception de l'ancien dictateur syrien —, ces trois grands méchants incarnent et, surtout, constituent — à travers un « renversement des rôles » dans ces affiches qui transforme ces hommes en héros — « une critique de l'impérialisme occidental », comme le souligne Kristof Titeca dans son livre. Leurs parcours politiques personnels en témoignent, notamment par leur haine intense des États-Unis. Ces « méchants » sont célébrés comme des héros luttant contre l'impérialisme occidental.
Loin d'être un phénomène purement ougandais, l'utilisation de Ben Laden ou de Saddam Hussein comme « icônes de la contestation » a été observée du Nigeria à la Malaisie, en passant par le Kenya. Plutôt qu'un engagement en faveur d'un message religieux ou violent, ces affiches servent d'exutoire aux frustrations locales. Elles cristallisent un rejet des « structures de pouvoir mondiales et des systèmes hégémoniques tels que le colonialisme, l'impérialisme et le capitalisme ». Il s'agit d'une forme d'inversion des rôles : pour les acheteurs de Nasser Road, Oussama Ben Laden et Saddam Hussein deviennent les guerriers, tandis que les présidents américains sont perçus comme des tyrans. Pour le chercheur belge, c'est une plongée en plein cœur de la « psyché ougandaise », une manifestation de « relativisme culturel » face aux récits hégémoniques.
Actualités alternatives
Parmi la pile d'affiches de Mohammed Wamanga, on finit par trouver l'affiche-calendrier dont parlait Ben. À gauche, le président ukrainien Volodymyr Zelensky est représenté en soldat culturiste à la Rambo, le drapeau de son pays tatoué sur le visage. Face à lui, Vladimir Poutine, tout aussi musclé et armé. Entre eux, des vignettes tentent de retracer à leur manière le conflit, ses rebondissements et ses répercussions internationales. Une carte humoristique prend la défense de l'Ukraine. « Est-ce que ça ressemble à la Russie ? », « Ce n'est pas la Russie », « Ce n'est pas la Russie », peut-on lire sur les territoires des pays d'Europe de l'Est, dont l'Ukraine. Dans un style dramatique sans prétention, l'affiche explique même son objectif : « Comprendre les causes qui ont conduit au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne afin de se préparer aux conséquences qui auront un impact sur le monde entier. »
Cette affiche-calendrier, vendue pour l'équivalent de 20 centimes d'euro, est une mosaïque de vignettes liées au conflit. On y voit une photo de Daria Dugina, la fille du nationaliste tuée dans un attentat à la voiture piégée à Moscou, des images de villes en feu, des forces ukrainiennes et des forces armées russes.
Cette volonté de proposer une couverture médiatique alternative se poursuit sur une autre affiche : « Guerre Israël-Hamas ». On y voit des combattants terroristes du Hamas, des civils fuyant un hôpital bombardé à Gaza, ainsi que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou aux côtés du président américain Joe Biden. Plus loin, une légende pose la question : « Pourquoi Israël affirme-t-il être "en guerre" contre le Hamas ? » Là encore, l'esthétique regorge d'images militaires, d'explosions, d'hommes armés, de scènes de chaos et de combat qui ne dépareraient pas dans des films d'action hollywoodiens.
Cette omniprésence de l'esthétique militaire n'est pas une coïncidence. Elle « découle de l'histoire violente du pays et de la sous-région ». Elle exerce également une influence significative sur la culture populaire : le chercheur Jude Kagoro a montré comment cette esthétique influence les musiciens populaires ougandais, qui se produisent souvent en uniforme ou armés. Surtout, ces affiches font écho à l'esthétique déployée par Wakalywood, l'industrie cinématographique ougandaise (du nom du quartier de Wakaliga), elle-même célèbre pour ses films d'action à petit budget, son ultraviolence et son humour décalé.
Malgré l'inflation en Ouganda, le marché d'Ebifananyi semble se porter bien. Car, ne l'oublions pas, ces affiches sont aussi, avant tout, un produit commercial. Les imprimeurs et graphistes locaux sont à l'affût des sujets d'actualité brûlants. Les personnalités politiques controversées constituent, à cet égard, un choix particulièrement attractif pour stimuler les ventes. « Bien sûr, la précision historique laisse parfois à désirer », sourit Mohammed Wamanga, tout en rangeant une affiche représentant Donald Trump déguisé en Dark Vador. Mais pour une poignée de shillings ougandais, beaucoup se contenteront de cette affiche.
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Pour aller plus loin
Les analyses de Kristof Titeca citées dans cet article sont tirées de son ouvrage Nasser Road / Political Posters in Uganda (Kristof Titeca dir., The Eriskay Connection, 2023). Ce livre-photo de 64 pages réunit une sélection de ces affiches, des photographies de Badru Katumba et Zahara Abdul, et un essai de l'écrivain Yusuf Serunkuma. Professeur de développement international à l'Institut de politique du développement (IOB) de l'université d'Anvers, Titeca collectionne ces affiches depuis une vingtaine d'années. L'ouvrage a figuré parmi les sélections de l'Aperture–Paris Photo PhotoBook Award et du Prix du livre d'auteur des Rencontres d'Arles 2023.
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